90 gestes fantômes


(images : Thomas Bellecave)

Premièrement : admettons que la durée moyenne d’un spectacle de danse soit de 50 minutes. Et que, depuis le début de ma carrière, j’aie cherché, créé, mémorisé et dansé au moins 30 partitions (2 spectacles par an en moyenne sur 15 ans). On obtient un total de 1500 minutes (soit 25h) de mouvement. Sachant qu’une minute de danse compte environ x gestes, ça fait 1500x gestes au final.

Deuxièmement : j’ai toujours eu une mauvaise mémoire. Pour moi, mémoriser une partition est un processus lent, laborieux et conflictuel. Un sacré paradoxe pour une danseuse. Alors que certains de mes amis peuvent retrouver des partitions entières de leurs premiers spectacles rien qu’en ré entendant deux notes de musique, je pense, honnêtement, avoir oublié 98% de toute la matière que j’ai ingurgitée.

Troisièmement : malgré cette tendance à l'oubli, certains gestes que j’ai dansés ou simplement vus me hantent en permanence. Appelons-les mes gestes fantômes. Ce ne sont pas des phrases entières, mais des éclats, des miettes, des poussières de chorégraphies qui me collent à la peau, me poursuivent. Ils sont toujours là (les fantômes ont la peau dure), comme des réflexes, des tatouages indélébiles imprimés dans mon système nerveux. On pourrait penser qu'il s'agit des plus beaux, des plus gracieux, des plus puissants. Ce n’est pas spécialement le cas. C’est beaucoup plus mystérieux que ça. J'en ai recensé 90.

Quatrièmement : j'ai longtemps bataillé contre mes gestes fantômes. Par ambition, pour créer du jamais vu, de l'inédit, et aussi par peur de servir du réchauffé. Mais les gestes fantômes sont des boomerangs : j'ai beau les jeter le plus loin possible, ils me reviennent en pleine gueule. Je me dis alors que s'ils sont si persistants, ils doivent trouver une sacrée résonance en moi. Ils doivent diablement me caractériser. Ou peut-être surgissent-ils car ils ont besoin de s'exprimer en eux-mêmes. Ils frappent à la porte, et tant qu’elle ne s'ouvre pas ils continuent de frapper. Alors je vais les mettre à l’honneur, les voir comme une mine d’inspiration, faire avec et non plus contre. Et créer une danse qui en sera un concentré.

+ un extrait ici :

(montage : Lucie Robin, musique : Tanz Mein Herz)